La souffrance du creux

En thérapie, avec les personnes qui viennent consulter, ce qui est important et efficace est de travailler avec tout ce qu’elles vivent à l’intérieur, dans leur subjectivité … leur réalité intérieure. On accède à un répertoire fantasmatique et pour faire une image que tous peuvent comprendre, c’est comme dans un rêve. Les éléments se mélangent, se transforment, n’ont aucun rapport objectif entre eux. Les lois et règles qui y règnent diffèrent de celles qui prévalent dans la réalité objective de notre vie éveillée. C’est à partir de l’arrimage d’un monde normalisé où tous peuvent s’appuyer qu’on entre dans ce vécu unique et étonnant. C’est là que tout se joue.


Souvent ce vécu intérieur n’est pas ou n’est plus accessible, d’où la rencontre thérapeutique. Avec le temps et les difficultés diverses que l’on peut traverser, barrer la porte de ce monde permet de ne plus ressentir ce qui est douloureux. C’est pratique, car on n’a plus à souffrir extérieurement. C’est comme mettre sous clés tout ce qui se vit dans l’espoir de faire de l’espace. Et ça marche pendant un bon moment. Par contre, couper ce vécu douloureux implique de couper aussi le plus agréable. Mais comme on enferme encore et encore de choses qui se produisent de toute manière qu’on le veuille ou non, mais que la voix est à sens unique, sans donner voie à ce qui se vit, vous comprendrez qu’à un moment donné c’est comme un presto, la pression monte et ça explose. En consultation, retrouver les chemins d’accès a donc comme premier avantage de soulager la surpression et comme second de travailler avec ce réel irréaliste du point de vue extérieur.


Mais voilà, c’est une chose de permettre l’accès à ce vécu longtemps mis aux oubliettes, c’en est une autre pour le non vécu. Depuis plusieurs années, les technologies, les émissions, les excitations diverses par écran font en sorte que nombre d’enfants sont systématiquement alimentés de l’extérieur par des stimuli à haute, voire très haute vitesse. Ils en sont d’ailleurs complètement dépendants très rapidement, vivant des dommages similaires aux intoxications provoqués par diverses drogues que l’on peut consommer. L’effet pervers de la chose est que ces enfants grandissent en ayant très peu accès à « du rien extérieur », qui leur permettrait de se créer un plein intérieur par l’imagination, la création de quelque chose à partir de peu de chose. Comme les règles sont très différentes entre le dehors et le dedans, il n’est pas possible de transposer les acquis externes à l’intérieur, comme l’un empilement de matérialité externe. Les enfants n’ont guère plus l’occasion de s’ennuyer, des moments pourtant essentiels pour inventer à partir de ce rien extérieur et à partir des émotions que cela peut susciter à l’intérieur. Tellement envahis, remplis de toutes sortes d’activités, de télévision, d’écran d’ordinateur, de tablette ou de téléphone, peu d’activités physiques impliquant leur corps… tout cela ne permet plus rien d’autre. En fait, ils ont de moins en moins accès au mode mentalisation qui nécessite le calme externe afin d’entrevoir la perception du dehors en dedans. Constamment bombardés ils n’ont pas le temps de s’y arrêter. Avec le temps, cette échappatoire stimulante externe laisse percevoir l’idée, la sensation aussi qu’il n’est nul besoin de processer quoi que ce soit dans la mesure où cet accès bien qu’encombrant, est plus agréable.


Nous pouvons voir les impacts majeurs consécutifs à cette offre sociétale. Les jeunes adolescents et adultes qu’ils deviennent ne parviennent plus à tolérer la moindre frustration d’abandon même temporaire vécu comme du rejet, la moindre insatisfaction, le manque ou la nécessité d’inventer quelque chose. Ils deviennent très démunis, dépendants, trop remplis… de vide. Il s’agit là d’une non-existence de terrain. Tout est stérile et pire encore quelques bribes de références sans lien où l’on ne peut naviguer. Encore, dans un désert, même s’il n’y a rien, on peut toujours s’y promener, mais c’est comme si ce même terrain de base est inexistant parce qu’en réalité jamais conquis.


Tout le travail en thérapie ne visera pas à contacter cet intérieur pour y faire vivre ce qui y est refoulé et refusé, mais bien à construire un univers à partir de ce vide sidéral. La toile vierge de l’enfant n’a pas été imprégnée des expériences intérieures non par refus, mais par impossibilité de le faire. Pourtant cette étape constituante devrait se dérouler dans la prime enfance. Qu’on le veuille ou non, on ne peut la rayer, l’effacer sans conséquence. Il faudra donc adresser ce vide et apprendre à y construire son univers propre.


Ces jeunes sont vides de vie et remplis de souffrance, de cette douleur du vide, du creux. Et j’oserai un parallèle avec le deuil d’un enfant, d’un être tellement cher qu’il laisse un creux après son départ, un trou béant, comme le décrivent ces parents, ces survivants de l’insupportable. Ces jeunes se retrouvent sans rien, dans ce néant, qui a le même effet en fin de compte, mais en pire, qu’une impossibilité à vivre l’intérieur existant, nécrosé d’être négligé. Mais en plus, ils ne peuvent même pas avoir l’espoir de trouver quelque chose à nourrir. Lorsqu’on les y emmène même avec la plus grande prudence et le plus grand support, ils se retrouvent devant le néant. Il n’y a rien de pire que ce vide. La souffrance par le refus de tolérer, de vivre des choses est déjà très difficile, mais celle liée au rien marque encore plus notre insignifiance en tant qu’humain. S’y ajoute un désespoir face à la vie, à son avenir, une impossibilité de déployer la moindre énergie, car il n’y a que du rien, aucune référence repère, plaisant ou pas. Du rien.


C’est à cela que les thérapeutes sont de plus en plus confrontés, des gens hyper intelligents et en même temps fragilisés par leur vide immense. Le travail pour les aider doit s’adapter à leur réalité. Il faut les aider à construire des choses, en eux. Il faut les aider à tolérer les échecs, se construire une identité suffisante pour ne pas s’écrouler à la moindre brise. Reprendre le rôle parental échoué et réhumaniser de l’intérieur.


Ce n’est pas un travail facile, car ce vide est si terrible qu’il transcende l’espace et fracasse le thérapeute qui s’y colle. Un plein de vide dur comme un mur de briques. Et physiquement c’est bien cela qui sera construit pour éviter de mettre à jour cette fragilité sans nom. Une compassion et un accueil à la mesure de ce vide sont essentiels.


Combien de personnes angoissées juste à être au milieu du monde ? Pensez-y, c’est comme être un brin d’herbe isolé au milieu du passage d’un troupeau de buffles. Pensez-vous qu’on survit à ça ? La protection doit être maximale et le thérapeute extrêmement impliqué. Aucune programmation cognitive, réorganisation de la pensée, objectivation des choses ne peut remplacer ou même compenser, car il n’y a rien à remplacer, rien à compenser. Tout est à faire. C’est terrible. Un thérapeute qui n’a pas suffisamment contacté la frayeur du néant se retrouve très démuni et impuissant, ce qui n’aide en rien cette même personne. On peut penser qu’elle ne fait pas d’effort, résiste, n’a rien à dire, se rétracte, se recluse… mais en fait, toute son énergie doit être utilisée pour se protéger. Et le mieux qu’elle puisse parvenir à faire, c’est contacter ce néant, ce qu’elle a de plus en plus repoussé.


Ces personnes sont désespérées, et voient tout ce qui les entoure comme agressant. Tout est sombre et leur vie ne leur semble pas avoir de sens. Pour avoir même des idées noires, il faudrait pouvoir se référer à quelque chose. Là juste survivre à ce rien est tellement exigeant qu’il n’y a plus d’énergie pour penser à faire autrement même si la personne ne se voit pas vivre ainsi éternellement. En effet, aucune vie, juste de la survie.


On parle beaucoup des effets des traumatismes, des difficultés, des impacts de toutes sortes de situations. Le volet opposé de n’avoir pas eu l’occasion de se frotter à quoi que ce soit, bombardé de stimulation sans pouvoir se penser devient une nouvelle réalité dont il faut tenir compte en consultation et dans la vie de tous les jours.


Pensez-y si vous avez des enfants. Il n’est pas question de faire peur à qui que ce soit, mais bien de mettre à jour la réalité de cette nouvelle société ultra-

branchée. Et si vous êtes un pur produit de cette technologie, voyez comment cela peut se rattacher à vous.


La bonne nouvelle ? Cela peut changer. Mais le travail est long, celui d’une vie à construire.

Sherbrooke, info@resileste.com

© 2017 par Corinne Zacharyas, Ph.D.

  • Facebook Social Icon
  • Twitter Icône sociale
  • LinkedIn Social Icône
  • YouTube Social  Icon